2018-01-04 
PAUSE : accueillir des chercheurs en danger, sauver des idées

La parole à…   Laura Lohéac , qui nous présente le Programme national d'aide à l'accueil d'urgence des scientifiques en exil (PAUSE) dont elle est directrice exécutive.

Laura Lohéac

 En 2017, l’IRD a soutenu plusieurs dossiers dans le cadre de PAUSE, parmi lesquels celui d’un scientifique turc a été retenu. Il est accueilli au sein de l’UMR URMIS en lien avec l’Université de Nice.

Le programme PAUSE a été lancé en janvier 2017 par le secrétaire d’État en charge de l’Enseignement supérieur et la Recherche (ESR), Thierry Mandon.  Quelle est sa vocation, sa « philosophie » ?

Laura Lohéac : Contrairement à d’autres grandes démocraties (Royaume-Uni, Allemagne, Etats-Unis), la France était jusqu’ici dépourvue de dispositif structuré pour favoriser l’accueil de scientifiques en situation de danger. PAUSE est la réponse de la France à la nécessité de soutenir ces chercheurs luttant pour défendre leurs libertés, leur travail et leurs vies.

Le principe du programme est de permettre à travers des financements incitatifs l’accueil dans des organismes de recherche et des établissements d’enseignement supérieur et de recherche de chercheurs étrangers en situation d’urgence. PAUSE a vocation à offrir à ces chercheurs une « pause » dans les épreuves qu’ils ont eu à surmonter afin de leur permettre de rebondir et de reprendre leurs travaux. A long terme, PAUSE a l’ambition de contribuer ainsi à la reconstruction scientifique dans les pays post-conflit en partenariat avec les grands organismes d’aide au développement.

Lancé à l’initiative du secrétaire d’Etat de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, aujourd’hui ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, PAUSE bénéficie de l’appui du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, du ministère de l’Intérieur et désormais du ministère de la Culture, ainsi que de l’ensemble de la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche : ses grandes institutions (Chancellerie des universités de Paris, CNRS, INSERM, INRA, INRIA, CPU, CEDEFI, CNOUS…) et surtout des établissements d’accueil, qui ont été au rendez-vous. C’était un pari car PAUSE attribue une partie seulement du financement que les établissements doivent compléter. Aujourd’hui 56 établissements répartis dans toute la France accueillent ou sont sur le point d’accueillir des lauréats PAUSE. Nous espérons que cette mobilisation perdurera pour le quatrième appel à candidatures qui vient d’être lancé.

Si ce programme a été créé à l’initiative des pouvoirs publics, il faut également souligner l’engagement de la société civile en faveur de PAUSE : collectivités territoriales, associations, syndicats, entreprises… qui soutiennent le programme financièrement ou en facilitant sa mission d’accompagnement des établissements et des candidats dans leurs démarches d’insertion sociale et professionnelle, qui est l’autre principale mission du programme.

La philosophie de PAUSE est l’hospitalité, qui passe par la constitution d’un réseau de solidarité autour de ces chercheurs, qui sont, selon les beaux mots de Patrick Boucheron, des aventuriers du savoir.

Quel en est le premier bilan, aujourd'hui, près d'un an après son lancement ? Combien de chercheurs sont accueillis ? Qui sont-ils ?

L. L. : Fort de cette mobilisation et d’un soutien politique qui a perduré au-delà de l’alternance, PAUSE a été en mesure, en moins d’un an d’existence, de conduire trois appels à candidatures, à l’issue desquels le programme a quasiment atteint son objectif de soutenir 100 chercheurs par an.

Quelques chiffres, nécessairement réducteurs au regard des parcours individuels, sur le profil des 98 lauréats :

  • 48% de femmes, 52% d’hommes, quasi parité donc, dont nous nous félicitons ;
  • des chercheurs de tout statut avec une forte proportion de jeunes : un tiers de doctorants, un peu plus de la moitié de jeunes chercheurs et maîtres de conférence et 10 % de professeurs et directeurs de recherche ;
  • des chercheurs de toute discipline, dont deux tiers issus des sciences humaines et sociales et un tiers des sciences exactes ;
  • la plupart des lauréats PAUSE sont issus du Proche et du Moyen-Orient : le programme avait initialement été conçu dans le contexte de la crise syrienne et les Syriens constituent un tiers des lauréats, mais aujourd’hui près de 60 % sont Turcs – ce qui s’explique par les purges massives en cours en Turquie – les autres étant originaires d’Irak, du Yémen notamment, mais aussi, lors de la dernière session, du Venezuela.
    PAUSE a toutefois bien sûr vocation à accueillir des scientifiques de toutes les provenances géographiques.

Le programme va-t-il évoluer ? Pourquoi et comment ?

L. L. : PAUSE est désormais pleinement opérationnel, mais étant un dispositif innovant et tout jeune, il est en constante évolution et s’emploie à améliorer son fonctionnement et ses procédures.

Nous pouvons certes nous féliciter d’avoir atteint l’objectif que nous nous étions fixés pour cette première année, mais nous ne devons pas nous en contenter. PAUSE a jusqu’ici été en mesure de financer un candidat sur deux ; nombreux sont encore ceux dont la situation justifierait de l’être. Il est clair que nous avons besoin de ré-hausser notre niveau d’ambition au-delà des 100 personnes par an et d’assurer, dans certains cas, le prolongement des financements.

Une autre question est celle de la sortie du programme : une réflexion est en cours sur d’autres sources de financements possibles (européens, locaux, etc.) et sur les débouchés possibles, y compris autres qu’universitaires, notamment dans le secteur privé. Nous allons ainsi nouer de multiples partenariats avec des entreprises, le milieu associatif, les organisations internationales et réfléchir collectivement aux moyens d’assurer un accueil dans la durée et de donner un horizon aux lauréats.

Par ailleurs, il s’agit de faire de PAUSE un programme de référence au niveau international, en travaillant en réseau  avec les dispositifs homologues étrangers, en coordination avec les politiques menées en faveur des intellectuels en danger dans le cadre européenne et onusien ; ce qui permettra de renforcer nos capacités de réponse dans un contexte international, dont les turbulences assurent malheureusement un avenir à des programmes comme les nôtres.

A moyen terme enfin, nous avons ambition d’élargir les missions de PAUSE, notamment à des actions de plaidoyer en faveur des scientifiques en danger, à une mission d’alerte en nous constituant en observatoire au sein de la communauté scientifique internationale sur la situation des chercheurs en danger. Et si PAUSE est un programme à vocation opérationnelle, nous avons également l’ambition de contribuer aux travaux de recherches sur ces thématiques.

Comment est financé le programme ?

L. L. : PAUSE a bénéficié d’une importante impulsion des pouvoirs publics, en particulier du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, qui a octroyé au programme 3 millions d’euros au total pour l’année 2017, mais aussi des ministères de l’Europe et des Affaires étrangères et de la Culture (200 000 euros chacun). 

Mais pour répondre à l’ampleur des besoins et développer les missions du programme, il est crucial que PAUSE recueille des financements supplémentaires provenant d’organisations publiques et privées ainsi que de la générosité publique, via le fonds de souscription ouvert sous l’égide de la Fondation de France en mars 2017. Des dons en ligne peuvent être effectués sur le site de la Fondation de France : https://dons.fondationdefrance.org/PAUSE/~mon-don/

Près de 600 000 euros supplémentaires ont été abondés au cours de l’année par des institutions publiques (CNRS, Collège de France, Mairie de Paris, Agence universitaire de la francophonie), des entreprises privées (Fondation d’entreprise Michelin, Capital Fund Management) et la générosité publique. Cette mobilisation doit se poursuivre et s’amplifier. Il en va de notre conception de la société dans laquelle nous vivons, ouverte et solidaire.

 

http://www.ird.fr/toute-l-actualite/actualites/actualites-institutionnelles/la-parole-a/pause-accueillir-des-chercheurs-en-danger-sauver-des-idees/(language)/fre-FR

 

 

 

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